Essor d’une compétence interculturelle : mes 3 leçons africaines

Photo retouchée : Aaron blanco tejedor sur Unsplash

Le terme « interculturel » englobe tout ce qui se joue dans la rencontre, le passage entre différentes cultures : il renvoie à la diversité des nations, mais aussi à celle des groupes sociaux au sein d’un même pays. Voici un retour d’expérience de 3 moments fondateurs dans la rencontre d’une Européenne avec l’Afrique. Qu’il s’agisse de magie noire enfantine à Kinshasa, de sobriété corporelle au Sénégal ou d’un stéréotype réflexe à Hambourg


1. Magie noire de mes 11 ans sur un marché de Kinshasa

En 1986, j’ai 11 ans, et je découvre Kinshasa (ex-Zaïre) lors d’un séjour d’un mois dans ma famille métissée. À la sortie de l’immense et fameux marché de la ville, je prends en photo une maraîchère rayonnante, penchée sur son étal. Elle ne me voit pas, puis relève la tête et s’exclame alors avec fracas : « Moi ?! »

Et en quelques secondes, une poignée de femmes déboulent en furie vers nous, ma tante me saisit par le col pour me jeter dans la voiture et, leur faisant face, elle calme vite la situation

Par ses explications, je découvre ensuite ce qu’est la magie noire et la peur que je la pratique via une photo, même si je ne suis qu’une enfant

Retour d’expérience

Hormis d’avoir intégré la notion d’accord des personnes pour prendre une photo, et d’avoir vu l’emballement d’une (petite) foule, apaisé par le dialogue, je découvre autre chose : qu’il existe des croyances qui échappent à ma vision du monde occidentalisée et que je suis à priori perçue comme le produit d’un Occident que j’incarne

Je vois aussi le risque de porter un regard craintif et préconçu sur les Africains. J’admets alors les notions de prudence et d’incertitude : éviter les à priori sans connaître et accepter le manque d’informations sur quelqu’un

Il y a quelques années, j’ai eu l’occasion de croiser Antoine de Maximy – qui sillonne le monde, en abordant les gens dans la rue, caméra à l’épaule, pour son documentaire « J’irai dormir chez vous ». Je lui ai alors demandé s’il avait rencontré ce genre de situations : mais non, il n’a jamais fait face à des manifestations de peur de magie noire 


2. Sobriété d’hygiène corporelle dans un village au Sénégal

Juillet 1999 signe mon expérience sénégalaise qui marquera un avant et un après. Accueillie par une association paysanne, je vivrai notamment – dans la région semi-désertique du Sine Saloum – 3 semaines initiatiques autour des modes de vie et relations franco-africains, du dénuement matériel, ou que sais-je…

Dans le contexte de ce séjour qui m’a ouvert la voie de la simplicité, j’ai spécifiquement vécu dans ma chair de sobres routines d’hygiène : pas de douche, mais de l’eau froide dans une cuvette (rafraîchissant la chaleur tropicale), versée sur le corps au moyen d’un bol

Ceci renforcé par la comparaison presque honteuse de ma quantité bien plus importante de produits manufacturés ou jetables

Retour d’expérience

Cette aventure a induit un profond changement dans mon rapport au corps et à l’hygiène : parce qu’il s’agit justement d’une expérience du corps, et qu’il en porte la mémoire ? J’ai dès lors et à jamais supprimé bon nombre de produits, mais aussi surveillé ma quantité de déchets de toute nature

Quant à la routine de la toilette, je l’ai tant appréciée, que je la conserverai quelques jours au retour, laissant la douche en veilleuse et continuant d’utiliser cuvette et bol dans la baignoire. Mais est-ce le poids des normes d’hygiène ou d’équipements si différents entre la France et l’Afrique rurale qui m’auront vite fait reprendre mes anciennes habitudes ?


3. Stéréotype impromptu envers un Ivoirien à Hambourg

[Note : un stéréotype renvoie à une catégorisation simplificatrice du monde – un schéma mental plutôt inconscient. Il est à distinguer du préjugé, qui est une réaction émotionnelle impliquant un jugement négatif, ou positif]

Alors que je séjourne 3 ans à Hambourg, je me rends quelques fois au Café Exil par désir d’aide ou d’échanges. Ce local associatif ouvert sur la rue accueille bénévoles et toute personne nécessitant aide juridique ou administrative liée à l’immigration

Un jour, j’engage la conversation avec un visiteur Ivoirien qui sirote paisiblement son café dans un coin. Je l’imagine à priori comme l’immigré qui a fui un pays difficile pour la riche Allemagne, où il peut gagner plus d’argent, et s’il est au Café Exil, c’est parce qu’il a besoin d’aide

Alors que non, tout va bien pour lui : s’il est passé au local, c’est juste en voisin, pour l’ambiance. Et s’il travaille bien en Allemagne, il n’y reste que quelques années avant de visiter un autre pays : parce qu’il a simplement envie de « découvrir le monde »

Retour d’expérience

Ce « découvrir le monde » résonne comme une claque au cœur, parce qu’il exprime un désir naturel que l’humanité a en partage, souvent étouffé sous nos conditionnements nationaux inégalitaires : ces mots, je les ai d’avantage entendus de la bouche d’un « occidental ». Aussi, ils me renvoient au constat cruel qu’on croise toujours des Espagnols, Anglais ou Suisses lors des voyages de loisirs, jamais d’Érythréens ou de Nord-coréens

Mais je remercie ma licence de psycho de m’avoir appris qu’un stéréotype n’est ni bien, ni mal, qu’il est normal. La question ne réside donc pas dans le fait d’en avoir, mais dans l’art de le manier. Or je suis heureuse d’en avoir pris un recul instantané, et que mes pensées conditionnées n’aient pas perturbé la conversation

Au contraire, mes études me permettent d’être indulgente, aussi bien avec moi-même que les autres. En comprenant que nous sommes soumis à des conditionnements qui nous dépassent, et que tout dialogue offre une occasion pour les déconstruire