L’étranger qui « mérite » désigne l’inutile

Photo retouchée : Markus Spiske sur Pixabay

POSITIVR se félicitait de la récente régularisation « bien méritée » de Lydia Veyrat : Béninoise veuve d’un Français, aide-soignante en 2020 dans un Ehpad et sommée de quitter la France. Coup d’oeil sur un langage d’apparence anodine, reflétant une discrimination insidieuse


(In)fortune française

Qui n’a pas été choqué par l’histoire de Lydia Veyrat ? Travaillant comme aide-soignante dans un Ehpad d’Isère par temps de Covid, cette infirmière béninoise au diplôme non-reconnu a reçu l’obligation de quitter le territoire ; le renouvellement du permis de séjour lui étant refusé.

Décès du mari
Résidant auparavant au Bénin avec son mari français, celui-ci, malade, décède avant leur retour en France, prévu pour se faire soigner. Venue seule en France en mai 2019, et la gestion de la succession de son mari s’éternisant, Lydia Veyrat a alors cherché du travail.

Indignation médiatique
Comment ne pas être d’autant plus ému qu’on éprouve de l’admiration pour cette femme, lorsque les ministres indignés Marlène Schiappa et Olivier Véran lui accordent enfin un permis de séjour ? D’ailleurs, que dire du fait que le dénouement positif de cette histoire résulte d’un retentissement médiatique éveillant l’intérêt des dirigeants ?

Sur le podium du mérite

L’opinion s’émeut, s’indigne et estime dans un réflexe conditionné que Lydia « mérite » d’être là : pour les services donnés et la souffrance endurée, pour sa personnalité appréciée. Pour être une sauveuse et pour son courage de victime d’un drame.

Classement des étiquettes
L’influence médiatique aidant, le pouvoir exécutif devient judiciaire. Exécutant un classement parmi les méritants, qui met en relief les héros du premier rang. Si Lydia reçoit un permis de séjour, Mamoudou Gassama ou Lassana Bathily, grimpeur de façade sauveur d’enfant ou libérateur d’otages d’un hyper casher, sont tous deux naturalisés français.

Quant au « réfugié » fuyant un pays en guerre – qu’on distingue de l’ « immigré » ou du « migrant » venu par confort –, le débat public lui attribue cette étiquette, pour justifier qu’il « mérite » d’être accueilli. Ce qui n’est pas garanti. On ouvre plus volontiers la porte à qui on a envie de s’identifier.

Éloge de l’(in)utile

Considérer qu’un étranger mérite, c’est donc établir un classement entre les méritants. Mais c’est surtout reléguer au rebut les non-méritants : ceux qui exercent une activité « non-essentielle », qui font la gueule, ou qui ne se lèvent pas le matin. Tous ceux qui ne peuvent se targuer d’être utiles à la France. Ou qui ne sont victimes que de leurs « petits problèmes ».

Non-reconnaissance des non-essentiels
Il faut avoir croisé le regard lessivé d’un Sénégalais sans-emploi, partageant la petite chambre de son oncle, ou de celui qui dort sur un matelas dans le couloir d’un foyer délabré, ou encore de celui arrivé récemment en France au terme de 3 ans d’une pérégrination passée par la Libye… Pour faire face à l’éternel et cruel paradoxe, que celui qui reçoit le moins de reconnaissance — parce qu’il contribue le moins au collectif — est celui qui en a le plus besoin.

Relier les (in)utiles, ça se décide

Et si on le décidait vraiment, de permettre aux gens d’ailleurs (et d’ici) de donner ce qu’ils ont de meilleur ? Plutôt que de juger leur droit à être là ou pas. Les demandeurs d’asile, interdits de travailler, n’ont pas le droit de proposer contre rémunération, conseils juridiques aux arabophones ou savoir ancestral paysan, respectueux de la Terre et des vivants.

Miroir des (in)gratitudes
Ils vont rejoindre les abîmés de la vie, aux talents inexprimés, dont la société française auraient tant à bénéficier. Quant aux fainéants, dépressifs, ou même délinquants ?, d’ici ou d’ailleurs, ils ont le mérite de nous instruire sur nos dysfonctionnements respectifs. Qu’on entende enfin leur invitation à se tourner vers soi, pour guérir les peurs qui pourrissent des relations créatrices d’exclusion.